LA PIERRE S’HYBRIDE EN MASSE – Article AMC mars 2017

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LA PIERRE S’HYBRIDE EN MASSE

Membre de la très en vogue famille des matériaux naturels, la pierre fait l’objet, comme le bois et la terre crue, d’un regain d’intérêt  chez les architectes. L’agence Barrault Pressacco a décidé de l’associer, en format massif, à l’acier, au bois et au béton, au sein d’un système hybride et iconoclaste. Au cœur du Paris haussmannien, ils actualisent l’image et l’usage de ce matériau ancestral.

Depuis la livraison d’une maison à Gonne­ville-sur-Mer (Calvados) nommée au prix de la Première Œuvre en 2013, on soupçonnait chez Thibaut Barrault et Cyril Pressacco
un intérêt particulier pour la matière et son dérivé constructif, le matériau. A l’époque, le béton de chanvre, utilisé pour ses quali­tés d’isolant et de régulateur d’hygrométrie, disparaissait derrière les panneaux contreventant l’ossature bois.

Immeuble Bd Oberkampf - construction pierre massive Bonnel

Rue Oberkampf, en plein cœur du XI• arrondissement de Paris, là où les grands immeubles nés des tranchées hauss­manniennes rencontrent le bâti hétéroclite du tissu faubourien, le béton de chanvre ne sera pas camouflé. Projeté en face intérieure de la façade en pierres massives de ces logements, il sera simplement recouvert d’un enduit à la chaux. Offerte à la vue  et au toucher, la rugosité de l’isolant combi­née à celle de la pierre dotera les appartements d’une chaleur domestique particulière. Chez Barrault Pressacco, ques­tionner ce qui compose physiquement un projet est primordial. Conçue pour la RIVP, l’opération parisienne promet d’être habi­tée d’une forme de vérité constructive,
où la matière qui fait le matériau sera tou­jours visible. Le choix d’utiliser la pierre
a été fait dès le concours. Mais les archi­tectes ont préservé la réalisation d’une radicalité hyperdémonstratrice en inscrivant la matière ancestrale dans un système hybride performant, cohérent avec les enjeux techniques et économiques actuels de la construction en ville dense – même si l’on doit reconnaître qu’avec un budget de 3,2 M€ pour 1 085 m2 Shab, l’opération est plutôt bien dotée. Combiné à une ossa­ture poteaux-poutres en acier, à des planchers en bois massif censés alléger l’ensemble, et à un socle en béton coulé en place, l’usage de pierres massives et d’un isolant en béton de chanvre permet à la façade d’être porteuse et de se passer d’une collection d’éléments secondaires et périssables (vêture légère, plaques de plâtre, etc.). Le bois restera visible en sous-face et le béton sera poncé pour révéler ses granulats. En plan, l’approche est tout aussi rigoureuse. Les files de poteaux organiseront les pièces humides. Souvent un casse-tête lors des réhabilita­tions, les gaines techniques longeront ces descentes de charges pour gêner le moins possible. Enfin, les pièces de vie s’aligne­ront en façade, profitant très largement de la lumière naturelle.

Empilement

Le chantier constitue un moment optimal pour apprécier le caractère rudimentaire de la mise en œuvre revendiqué par les concep­teurs. « Il n’y a aucune sophistication dans les assemblages. La pauvreté du dispositif, son dépouillement, garantit sa durabilité», selon eux. De fait, de simples cornières en acier fixées sur les linteaux reçoivent les planchers. A terme, 380 tonnes de pierre de Brétignac, extraites en carrière souterraine en Charente – d’où vient l’entreprise de maçonnerie-, habilleront le projet. « La traçabilité du maté­riau est assez grisante, un peu comme celle des légumes sur l’étal d’un primeur», confient les architectes qui sont allés sur place pour définir avec le carrier un spectre d’aspect. D’une hauteur constante de 47 cm, les éléments mesurent 35 cm d’épaisseur au premier niveau pour assurer la stabilité de l’enveloppe, et 30 dans les étages. En façade sud, où les ouvertures atteignent 1, 90 m de large, les poutres­ linteaux sont réalisées en béton, la pierre utilisée pouvant difficilement franchir  des portées supérieures à 1,30 m. Basé
sur un principe d’empilement, le calepinage des façades, dont les joints resteront visibles, en appelle au vocabulaire de l’ossature plu­tôt qu’à celui du mur percé. Ainsi, ce n’est pas une maçonnerie spécifique de jambage qui souligne les baies, mais un fruit de 10 cm dans les pierres empilées. La modénature en creux qui en découle construira une identité singulière, comme le négatif contemporain de celle des immeubles haussmanniens basée sur l’ajout d’éléments de décor.
« La question du nouveau à travers le prisme de l’histoire et de la tradition, l’ordre des assemblages et de la construction orga­nisent les processus de fabrication de nos projets», expliquent les exigeants Thibaut Barrault et Cyril Pressacco.

 

Margaux Darrieus – AMC – n°258 – mars 2017

LIEU: Paris XI• arr.
MAITRISE D’OUVRAGE: RIVP
MAITRISE D’ŒUVRE: Barrault Pressacco, architecte mandataire; LM ingénieur, BET structure et thermique; Atelux, BET fluides; QCS services, BET acoustique; ALP ingénierie, économie
PROGRAMME: 17 logements sociaux et un commerce
SURFACE: 1 085 m2 Shab; 1 222 m2 SDP
CALENDRIER: livraison, 2017
BUDGET: 3,2 M€ HT
ENTREPRISES: Tempere construction, entreprise générale; Bonnel, sous-traitant pierre